Au lendemain du meurtre de Boris Nemtsov, il est clair que la Russie est en train d'entrer dans une nouvelle ère. Une ère dans laquelle il est désormais possible d'assassiner en pleine rue un leader contestataire. Une ère de permissivité. On peut avoir l'impression que le passage à cette nouvelle période s'est fait du jour au lendemain, mais cela fait pourtant des années qu'un climat d'intolérance à la dissidence se développe.

Sergei Nikitine,
directeur d’Amnesty International en Russie
Mars 2015

En Russie, la liberté d'expression, le droit de manifester ou de s’associer sont malmenés depuis longtemps. Depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence en mai 2012, ces droits sont si violemment attaqués qu’ils risquent tout simplement de disparaître.

La priorité accordée à la stabilité économique, à la sécurité du pays et à la restauration du sentiment national permet au pouvoir de justifier des entorses à des droits fondamentaux présentés comme secondaires. La propagande que l’État orchestre via son strict contrôle des médias se charge de cultiver cette tendance.

Dans ce contexte extrême, rares sont les voix dissidentes qui tentent de faire entendre qu’une autre société est possible.

Un pouvoir de plus en plus répressif

Dès sa prise de fonction, Vladimir Poutine a donné le coup d'envoi d'une vague de répression d’une ampleur et d’une virulence inédites.
Son objectif : juguler la formation de toute opposition.
En décembre 2011 puis mai 2012, d’importantes contestations préélectorales avaient fait naître l’espoir d’une société civile mobilisée et fait peur au pouvoir.
Au retour de Vladimir Poutine au pouvoir, les « Printemps arabes » ont vu des régimes parmi les plus autoritaires vaciller suite à des soulèvements populaires. Il faut donc éviter un tel scénario pour la Russie. À tout prix.

La répression orchestrée par le Kremlin vise ainsi à juguler toute tentative ou tentation de contestation. En éliminant toutes les voix dissidentes, les autorités donnent au monde l’image d’un pays uni autour du pouvoir. Une façade qui présente des failles. L’élan qui a suivi l’assassinat de l’opposant Boris Nemstov début mars 2015 est peut-être ponctuel, mais atteste que la société civile est muselée, mais pas inexistante.

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Les ONG en ligne de mire

Dans la chasse aux sorcières menée par le Kremlin, quiconque remet en cause l’action de l’État se met en danger. Tout le monde est potentiellement visé, mais ceux qui s’engagent pour l’état de droit sont particulièrement ciblés.
Les ONG intervenant dans des domaines « sensibles », indépendantes ou critiques sont présentées comme des ennemis de l’intérêt national et sont accusées de faire de l’« activisme politique ».

Je suis un patriote, j’aime mon pays et je veux que la situation s’améliore. Notre gouvernement appelle ça de la politique. J’estime pour ma part que c’est le désir naturel de tout citoyen de souhaiter des améliorations.
Oleg Orlov, président de Memorial

La loi, outil de la répression

Le système législatif est le principal levier pour faire taire. L’arsenal législatif imaginé par le Kremlin ne cesse d’être révisé pour être toujours plus liberticide. Une tendance renforcée depuis l’intervention militaire en Crimée et le conflit armé dans l’est de l’Ukraine.

La vision du monde officielle se dessine. Elle se fonde sur le concept d’un État toujours fort et entouré d’ennemis – qui opèrent par l’intermédiaire d’ennemis de l’intérieur.
Alexandre Daniel, Memorial’s St. Petersburg Centre for Historical Research.

Adoptée en juillet 2012, la loi relative aux « agents de l’étranger » oblige les organisations qui reçoivent des fonds étrangers ou qui mènent des « activités politiques » à s’enregistrer en tant qu’« organisation remplissant les fonctions d’un agent étranger ». Ce qui les expose à un contrôle et des contraintes et jette l’opprobre sur leurs activités. Le choix des mots y concourt. En Russie, ces termes d’« agents de l’étranger » renvoient immédiatement à la période soviétique et à la question de l’espionnage - donc de la trahison.

Le gouvernement russe a justifié cette loi par la nécessité de renforcer la transparence et l'obligation de rendre des comptes. Sans preuve, Vladimir Poutine a souvent évoqué les sommes considérables qui proviendraient de l’étranger. Ainsi, il entretient la suspicion. Pourtant une réglementation obligeait déjà les ONG à rendre des comptes sur leur travail et leurs financements. Des informations accessibles à tous sur le site du ministère de la Justice.

Russie : Les ONG sous haute pression du régime - France 24

Dès l’entrée en vigueur de la loi, des descentes ont eu lieu au siège des ONG. Pendant des mois entiers, des fonctionnaires du bureau du procureur, du ministère de la Justice, de l’Inspection des impôts, du travail voire des inspecteurs incendies et sanitaires sont venus en nombre pour inspecter et enquêter. Ils ont aussi tout fait pour intimider, dénigrer et décourager les membres de ces ONG.

Souvent, des journalistes des médias de NTV (chaîne proche du pouvoir) filmaient ces opérations pour nourrir les campagnes de dénigrement.
Lors de l’inspection par des fonctionnaires du bureau d’Amnesty International à Moscou en 2012, les journalistes présents ont prétendu qu’il s’agissait d’une « coïncidence ».

D’une manière générale, l’attitude des gens a changé vis-à-vis des ONG. Les responsables politiques et les représentants de l’État se sont retournés contre nous en raison de la propagande.
Grigori Melkoniants, directeur adjoint de Golos

Toutes les ONG concernées ont dénoncé une offensive destinée à les faire taire et refusé de s’enregistrer. En juin 2014, face à l’échec de cette loi, les autorités l’ont sérieusement révisée. Le ministère de la Justice peut désormais enregistrer les ONG de façon unilatérale et sans leur consentement.
Une quarantaine d’organisations est désormais sur la liste. Parmi elles figurent les principales ONG russes de défense des droits humains : Memorial, Golos, Public Verdict et Jurix.

Les répercussions ont été immédiates pour les ONG : chute des dons, membres qui « préfèrent » démissionner. Plusieurs dirigeants d’ONG font personnellement face à des poursuites pour avoir refusé d’enregistrer leur association sur ce qui est devenu une « liste noire ». Beaucoup d’organisations ont dû cesser ou réduire leurs activités.

Une nouvelle vie a commencé lorsque la loi a été adoptée. On a pénétré par effraction dans mon bureau et coupé certaines lignes téléphoniques. Les appels à la ligne d’assistance de l’association se sont faits moins nombreux, sans doute par peur des écoutes.
Ella Poliakova, Comité des Mères de soldats

Les bureaux de Memorial à Moscou ont été saccagés à deux reprises. Leur mur extérieur a été recouvert d’un tag « agents de l’étranger ». Golos a préféré restituer 5 500 euros, reçus au titre du Prix Andreï Sakharov pour la liberté en 2012. Ce geste ne l’a pas empêchée de figurer sur la liste des « agents étrangers » et de s’enliser pendant des mois dans une bataille juridique.

Memorial est une ONG de défense des droits de l'homme créée par le dissident Andreï Sakharov en 1988 pour venir en aide aux prisonniers politiques du régime soviétique. Memorial travaille pour promouvoir le respect des droits de l'homme, pour prévenir le retour du totalitarisme et exiger justice et réparation pour les victimes de violences.
Mémorial a beaucoup travaillé sur les conflits tchétchènes. En juillet 2009, Natalia Estemirova, une de ses membres, a été assassinée.

Golos (la Voix) - organisation indépendante fondée en 2000 spécialisée dans la surveillance des élections en Russie. Sa dirigeante actuelle est Lilia Shibanova. Golos a été condamnée à une amende de sept cents euros pour avoir publié des sondages cinq jours avant les législatives russes en 2011, ce qui est interdit. Son site internet a été régulièrement piraté.

 TIMELINE | Toujours plus de lois liberticides

Après avoir ciblé les ONG russes, une loi adoptée en janvier 2015 vise à interdire les « organisations étrangères indésirables ». Ce texte introduit la notion vague d'« organisation internationale représentant une menace pour la capacité de défense et la sécurité de l’État ou pour l’ordre public, ou pour la santé publique ».

Cette loi est un signe de plus de la détermination des autorités russes à restreindre les libertés fondamentales et l’action des groupes indépendants de la société civile dans tout le pays.
Sergueï Nikitine, directeur d’Amnesty International en Russie

Internet et médias : censurés !

Cette dernière décennie, le journalisme indépendant est devenu un exercice de plus en plus périlleux. Plus d’une trentaine de journalistes l’ont d’ailleurs payé de leur vie. Le meurtre de la journaliste d’investigation Anna Politkovskaia en octobre 2006 a marqué les esprits. Mais c’est tous les jours que des journalistes subissent menaces et intimidations.

La Constitution russe garantit la liberté de la presse et elle interdit la censure. Mais un ensemble de dispositions législatives et de pratiques vident ces articles de leur sens. Les journalistes qui tentent de travailler librement et de manière indépendante subissent de nombreuses pressions. Les journalistes indépendants ou d’opposition sont harcelés, intimidés et attaqués. La réintroduction des délits de diffamation et de blasphème, mais aussi l’interdiction de la promotion de « relations sexuelles non classiques auprès de mineurs » complètent le dispositif de censure.

Les médias indépendants sont désormais une rareté. La plupart des rédactions sont inféodées au pouvoir et exécutent sa propagande. L’autocensure est la norme dans les rédactions qui subissent les pressions des propriétaires ou actionnaires proches du Kremlin. Les menaces sur les emplois sont aussi importantes.

En décembre 2013, l’une des principales agences de presse, Ria Novosty a été fermée par décret présidentiel et remplacée par une entreprise publique Rossiya Sevodnia (« La Russie aujourd’hui ») qui se fait désormais l’écho des vues gouvernementales. Lenta.ru, le site d’information en ligne a osé publier une interview d’un leader nationaliste ukrainien. La réaction de Roskomnadzor - organe officiel de surveillance des médias- ne s’est pas faite attendre. Quelques heures plus tard, la rédactrice en chef s’est vue remerciée malgré les protestations des journalistes.

Au classement mondial de la liberté de la presse,
la Russie se situe au
148e rang sur 180 pays. Twitter


Paroles de résistants

Réseaux sous surveillance

Les autorités russes ont souvent répété leur attachement à la liberté sur Internet. Elles ont ainsi favorisé le développement du réseau en Russie. Mais la liberté d’expression sur Internet varie selon les sujets. Beaucoup ne sont pas tolérés et, de fait, l’espace est de plus en plus contrôlé. Là encore, le retour de Vladimir Poutine a rimé avec contrôle. La lutte contre le terrorisme et l’impératif sécuritaire justifiant bien des entorses aux droits et aux libertés.

Le dernier train de mesures anti-terroristes d’avril 2014 comporte ainsi un volet concernant Internet. Les blogs et les réseaux sociaux qui reçoivent plus de 3 000 visites par jour doivent être inscrits sur le registre tenu par Roskomnadzor, l’autorité officielle de surveillance des communications. Cette inscription étend le contrôle du pouvoir qui peut ainsi exiger le retrait de contenus ou la fermeture de sites. Plusieurs sites indépendants ont, par exemple, été bloqués parce qu’ils avaient révélé des violations des droits humains commises lors de manifestations. Tel est le cas du magazine politique en ligne Ejednevni Journal, des sites d’information Grani.ru et Kasparov.ru et du blog d’Aleksei Navalny, militant russe d’opposition qui dénonce la corruption.

Le contrôle ciblé sur une poignée de défenseurs des libertés et des droits peut paraître limité puisque la majorité des Russes garde un semblant d’accès libre au net. Mais Internet est sous contrôle et ce sont bien toutes les prises de paroles qui sont concernées. Et c’est au final toute expression divergente, bien au delà du champ politique qui est traquée.

Les fournisseurs d’Internet de Russie bloquent depuis le 13 mars 2014 l’accès aux sites Grani.ru, Ej.ru et Kasparov.ru, ainsi qu’au blog du militant d’opposition Alexeï Navalny. Le motif : les services du Procureur général ont estimé que ces sites publiaient des appels à participer à des actes illégaux. Grani.ru avait relayé des informations sur un rassemblement non autorisé par les autorités, en soutien aux « détenus de la place Bolotnaïa ». Ces manifestants avaient pris part à une manifestation à la veille de l’investiture de Vladimir Poutine et avaient été arbitrairement arrêtés. Une information intolérable pour le pouvoir russe.


Paroles de résistants

Russie, par Yuri Kozyrev Russie, par Yuri Kozyrev Russie, par Yuri Kozyrev

Interdit de manifester

La réaction des autorités à la manifestation de la place Bolotnaïa a marqué le début d’une nouvelle vague de répression contre la liberté de réunion et d’expression en Russie.

Au cours des deux dernières années, la plupart des manifestations ont été interdites, bloquées ou dispersées dans la violence. Il est difficile et dangereux d’organiser ou de participer à des rassemblements. Les manifestations prévues, même d’ampleur réduite, sont désormais presque toujours interdites. Les rassemblements pro-Kremlin sont autorisés dans des points stratégiques, ceux de l'opposition sont relégués en périphérie quand ils ne sont pas interdits.

En flagrante contradiction avec les standards internationaux, les autorités russes ont introduit des réglementations restrictives et durci les sanctions en cas d'infractions. La police applique ces mesures avec le plus grand zèle.

Les mouvements de protestation ont ainsi considérablement diminué en Russie. À Moscou, ville qui a toujours abrité le plus grand nombre de rassemblements, on en comptait plus de 200 en 2012 et à peine 100 en 2013. En 2014, la crise en Ukraine a entraîné un relent protestataire ; à Moscou on a pu dénombrer une quinzaine de rassemblement pour le seul mois de février 2014, la plupart violemment réprimés. Des centaines de manifestants ont été arrêtées, puis condamnées à de lourdes amendes ou placées en détention administrative.

Le seul mode de protestation spontanée autorisé est le piquet individuel. Mais même cette fragile protection légale ne suffit plus. Personne n’est à l’abri d’une arrestation arbitraire. Il n’est pas rare de voir un manifestant isolé tenir son piquet individuel sous le regard peu amical de cinq ou six policiers, voir même terminer derrière les barreaux.

Bolotnaia, le tournant
Le 6 mai 2012, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de Moscou pour manifester contre des résultats électoraux largement contestés et contre le retour de Vladimir Poutine à la présidence. L’attitude brutale et provocatrice de la police anti–émeute (OMON) et le comportement d’un petit groupe de manifestants violents ont abouti à la dispersion de la totalité du rassemblement. Des centaines de participants ont été arrêtés de manière arbitraire et de très nombreux manifestants ont été blessés par des policiers censés les protéger. Beaucoup d’innocents ont été condamnés à des peines de prison à l’issue de procès politiques qui avaient le caractère d’une mascarade.

Fragiles lignes de résistance

La Russie s’efforce d’asseoir son autorité sur tous les fronts. Le régime ne peut donc faire totalement abstraction de son image, en particulier de celle qu’elle présente sur la scène internationale. Les jeux Olympiques d’hiver de Sotchi l’ont souligné.

Par crainte que la mobilisation internationale autour des prisonniers d’opinion ne vienne gâcher « l’atmosphère » festive des olympiades, certains des plus « célèbres » prisonniers d’opinion ont été libérés : Nadia et Macha, membres des Pussy Riot, Khodorkovski, l’oligarque ennemi juré de Poutine. Une vague de libération certes dérisoire au regard du nombre de prisonniers d’opinion encore détenus en Russie ou menacés de l’être. Un signe cependant que ce régime répressif ne peut rester imperméable à toute forme de pression de la société civile, nationale ou internationale.

  • Boris Nemtsov : " Poutine veut me faire taire. Je lui fais peur. "

LE NOUVEL OBSERVATEUR
28.02.2015

Alors que les mesures répressives s’abattent sur la société civile, des membres d’ONG des journalistes et des citoyens résistent. Des manifestants bravent ces interdictions pour protester... Le 1er mars, l’importante marche organisée à Moscou en hommage à Boris Nemtsov, opposant politique assassiné en pleine rue au pied du Kremlin a souligné l’existence d’une capacité d’indignation. Pour autant, la tendance reste celle d’une ligne dure et d’un étouffement de la société civile.

Trop peu nombreux mais déterminés, ils refusent de céder à la pression médiatique, populiste et nationaliste.

On ne peut pas lutter contre la propagande agressive du pouvoir, mais on doit trouver des « niches ». Trouver les bons mots pour toucher le public. On apprend à rester motivé lorsqu’il n’y a plus d’espoir. Les gestes de solidarité prennent alors tout leur sens.
Maria, militante russe

Le relais international

Asphyxiée, la société civile russe doit pouvoir trouver un relais et un soutien au-delà des frontières russes. Les menaces et attaques dont elle est victime sont des violations flagrantes des droits humains et des engagements internationaux de la Russie. Là réside la responsabilité de la communauté internationale. Les partenaires de la Russie doivent mais surtout peuvent faire preuve de fermeté avec le pouvoir.

Interview de Dominique Curis, chargée de campagne "liberté d'expression en Russie" | Amnesty International France

Cette exigence dépasse le soutien ponctuel à des hommes et femmes qui osent encore s’exprimer.
Les valeurs qu’ils revendiquent et défendent sont universelles et ne souffrent aucun régime d’exception.

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