La face cachée des frontières

Les frontières semblent être des lieux lointains pour celles et ceux qui vivent à l’intérieur de l’Union européenne (UE). Ce qui se passe là-bas n’est pas véritablement connu et reste le plus souvent dans l’ombre. Parfois, à l’occasion de naufrages dramatiques et effrayants, nous entrevoyons une réalité : des étrangers tentent de rejoindre l’Union européenne par la mer, à bords d’embarcations aussi frêles que leurs vies au milieu de la Méditerranée ; ils sont nombreux et viennent de pays lointains, parfois oubliés.

Ces frontières que nous franchissons sans plus nous en rendre compte, nous citoyens européens, sont ainsi des obstacles dangereux pour qui cherche une protection ou d’autres conditions pour vivre.

Une réalité peu connue, montrée ou commentée, à l’exception donc de ces naufrages qui ont tristement rythmé l’année 2014 et ont coûté la vie à plus de 3400 personnes en Méditerranée. Cette mise en lumière ne dure que le temps de la compassion et de l’indignation. Elle n’offre qu’une vision partielle aussi : ces drames sont des accidents, mais pourtant, ils se répètent.

L’urgence humanitaire impose, à juste titre, de sauver et prendre en charge les rescapés. Il est devenu indispensable que les États européens mettent en place une opération de sauvetage de grande envergure pour sauver autant de vies que possible.

Cette triste réalité et l’émotion qui l’accompagne, occultent le contexte dans lequel ces drames s’inscrivent.

  • Pour Robiel, tout finit (...) en tentant de rejoindre l'Angleterre. Dernière et fatale étape d'une odyssée qui avait débuté cinq ans plus tôt en Erythrée (...)."

LE NOUVEL OBSERVATEUR
02.01.2014

Contrôler à tout prix

Chaque jour, au nom de la protection de l’espace européen, des contrôles s’exercent aux frontières. Au nom de ces contrôles, des vies sont menacées et des droits sont violés. Refuser de porter secours à des réfugiés et des migrants perdus en Méditerranée par crainte de « l’appel d’air », intercepter leurs embarcations de façon dangereuse et les refouler sans précaution en Mer Egée, tirer sur des nageurs tentant de rejoindre Ceuta ou enfermer ces personnes dans des centres de détention pour de longues durée comme à Chypre… tel est le visage des frontières de l’Union européenne.

Partout l’objectif est sans équivoque : dissuader et empêcher migrants et réfugiés de rentrer sur le territoire européen. Une politique qui ne protège pas, se réduit à contrôler et qui, au final, menace des vies et viole des droits.

Une chose est certaine : cette politique est contraire aux règles que les États se sont engagés à respecter. La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés interdit en effet de refouler des personnes en recherche de protection et les règles du droit international de la mer impose des obligations de sauvetage… Elle est également contraire aux règles que l’UE s’est elle-même fixées.

Un engagement collectif pour préserver la dignité humaine, quelles que soient les circonstances. Une dignité dont la valeur est rappelée par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne qui détaille l’ensemble des droits à même de garantir la dignité de chaque être : droit de ne pas être privé arbitrairement de sa liberté, droit de ne pas être maltraité, droit de solliciter l’asile, droit d’avoir recours à un juge…

  • À la tête du HCR, Antonio Guterres a affirmé être "choqué" de voir que "des Syriens, après avoir échappé aux bombes et aux balles, puissent périr en mer alors qu'ils auraient pu demander l'asile"
    en Europe."

LE MONDE avec AFP
12.10.2013

Repousser les frontières

Les citoyens européens sont d’autant plus éloignés des frontières que l’Union européenne éloigne ses frontières.
En confiant ou tentant de confier à des « États clés » – les États de transit sur la route vers l’Europe – les moyens nécessaires pour qu’ils contrôlent plus, empêchent mieux et finalement dissuadent davantage migrants et réfugiés, l’UE déporte et reporte le contrôle de ses frontières bien en amont de celles-ci. Elle « l’externalise ».

Ce transfert s’effectue sans égard pour la situation des droits humains dans ces États, sans considération pour le sort qui y est réservé aux migrants et réfugiés, et sans souci pour les dérives et les mauvaises pratiques qu’il occasionne.

L’Union européenne éloigne ses frontières en poussant loin ses contrôles : en Méditerranée, zone clé et sensible du fait des nombreuses arrivées de migrants et réfugiés.
Sous couvert des débats relatifs au sauvetage en mer des migrants à la dérive, c’est en réalité, la question du devenir des migrants qui intéresse les États. Où les débarquer ? Qui doit les prendre en charge ? Comment ?
Surveiller la Méditerranée pour mieux sauver des vies. Telle était l’intention initiale EUROSUR, dispositif de coordination des moyens de surveillance et de détection des embarcations de migrants. Comment y croire quand aucune disposition n’aborde ne serait-ce que la question primordiale de la recherche en vue du sauvetage des navires en péril ?

Une lecture attentive des dispositifs d’EUROSUR fait craindre que ce système servira en priorité à ce que les États membres soient mieux informés des flux de migrants et des réfugiés approchant l’UE.

La Bulgarie l’a récemment tristement illustré. Face à l’arrivée de réfugiés syriens ou afghans fin 2013, les autorités de ce pays ont utilisé le dispositif EUROSUR pour avertir la Turquie des tentatives de départ de son territoire et les empêcher, avec succès. Ceci en violation du droit de ces personnes de quitter librement un territoire et de celui de chercher refuge, y compris en franchissant irrégulièrement une frontière. Un succès cependant salué par l’Agence Frontex.

Twitter Evolution du budget Frontex depuis 2005 Evolution du budget Frontex depuis 2005 Evolution du budget Frontex depuis 2005

Des États dÉfaillants

Bruxelles ne peut pas servir de seul paravent aux États membres. La politique migratoire de l’UE continue d’être validée et orientée depuis les capitales européennes.
À sa frontière avec la Turquie, la Grèce a maltraité des migrants, les a détenus arbitrairement, et a pratiqué des renvois forcés en mettant des vies en danger. Pourtant l’UE n’a rien dit et n’est pas intervenue. Aucune sanction n’a été prononcée alors que la Grèce violait la Charte des droits fondamentaux. Ce silence coupable valide implicitement la politique conduite avec l’allocation de fonds « pour contrôler » plutôt que « pour protéger ». De 2007 à 2013, la Grèce aura ainsi reçu de l’Union européenne six fois plus de fonds pour le contrôle de ses frontières que pour mettre en conformité son système d’asile avec les règles internationales et européennes protégeant les demandeurs d’asile et les réfugiés.

Immigration, l'illusion turque | Roméo Langlois et Estelle Vigoureux | Reporters / France 24 - 2014

Lorsque l’Italie coopérait avec la Libye pour intercepter et renvoyer des migrants et des réfugiés en dépit des risques évidents de violations de leurs droits et pire encore de leur renvoi vers la persécution, qu’a fait l’Union européenne ? Rien. Il a fallu que la Cour européenne des droits de l’homme, juridiction du Conseil de l’Europe, rende une décision solennelle en février 2012, pour que l’Italie annonce cesser ses pratiques. Un an plus tard, 90% des fonds européens versés à l’Italie sur ces questions l’étaient pour contrôler les migrations, seuls 10% concernaient la protection des réfugiés.

Réfugiés et migrants : la vérité sur les naufrages en Méditerranée | Amnesty International

Ce même État, au lendemain des deux naufrages meurtriers au large de Lampedusa d’octobre 2013, a mis en place l’opération Mare Nostrum. Cette opération de recherche et de sauvetage de très grande envergure a permis de porter secours à plus de 170.000 personnes en un an. La défaillance des autres États membres est flagrante. L’Italie ne reçoit aucune aide, aucun soutien pour conduire cette opération mais essuie au contraire de nombreuses critiques des capitales européennes. Loin de la Méditerranée, loin de cette réalité, des gouvernements se retranchent derrière le leitmotiv paralysant de la lutte contre l’immigration irrégulière. Sans proposer d’alternative, ils accusent l’opération Mare Nostrum d’avoir encouragé les départs et au final accru le nombre de morts en mer…

Au passage, ils oublient que ces femmes et ces hommes fuient la plupart du temps la violence de conflits plus ou moins éloignés des frontières de l’UE (Erythrée, Syrie, Palestine, Somalie, Soudan…). En janvier 2015, le nombre de traversées avaient d’ailleurs augmenté de 60% par rapport à la même période l’année précédente.

Concentrés sur la protection des frontières maritimes de l’UE, ils continuent de négliger les vies des réfugiés.

Dès octobre 2013, l’Union européenne a mandaté l’agence Frontex pour conduire l’opération Triton. L’objectif n’est pas de prendre la suite de Mare Nostum mais de renforcer le dispositif de surveillance et de détection des traversées.
L’histoire se répète pour les migrants aux frontières de l’Europe, mais malheureusement l’Union européenne, elle, ne se renouvelle pas.

  • Dans quelques semaines, sur un tracé qui correspond au partage précis des terres entre Bulgarie et Turquie, s'élèvera une haute barrière de 3 mètres."

LE MONDE
09.11.2013

Europa Inch'Allah, par Stephanos Mangriotis Europa Inch'Allah, par Stephanos Mangriotis Europa Inch'Allah, par Stephanos Mangriotis

L’heure des choix

Les États membres régulièrement débattent et décident des politiques à conduire sur ces questions. Qu’en savons-nous ? Qu’en disons-nous ?

La voix des citoyens et résidents de l’Union européenne peut décider que les choix passés ne doivent être renouvelés mais bien abandonnés et que le respect de la vie et des droits doit dicter notre politique migratoire plutôt que l’inverse.

Les Parlements, européen ou nationaux, ont toute leur place pour réintégrer la politique migratoire dans le débat démocratique. Pour cela encore faut-il qu’ils en soient pleinement informés.

Or, quel contrôle exercent-ils sur cette politique migratoire, ses pratiques, ses opérations, ses contrôles ? Où a été discutée et débattue la position tenue par la France, et si difficile à se procurer, au sujet des grandes orientations dans le domaine des migrations et de l’asile au niveau de l’Union européenne ?

Il est urgent que, en France, notamment, le Parlement débatte de la politique migratoire non plus seulement française mais également européenne, tant le poids des États demeure déterminant sur ces questions au niveau européen. Il est également indispensable que le Gouvernement rende des comptes régulièrement devant la représentation nationale des opérations de contrôle des migrations conduites en dehors de son territoire, en coopération avec d’autres États membres ou même des États tiers.

Interview de Jean-François Dubost, Chargé de mission Réfugiés & Migrants | Amnesty International France

LA PROTECTION DES PERSONNES DOIT PASSER AVANT CELLE DES FRONTIÈRES. LE CONTRÔLE DES MIGRATIONS NE DOIT PAS ÊTRE HORS DE CONTRÔLE.
LA POLITIQUE MIGRATOIRE DE L’UNION EUROPÉENNE NE DOIT PAS S’AFFRANCHIR DU RESPECT DES DROITS HUMAINS. IL Y A URGENCE.

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